Quand la Seine débordera…

Seine

Deux études révèlent que l’Île-de-France est mal préparée à une crue de grande ampleur. 

La Seine va et vient. Actuellement, elle reflue sur les quais parisiens ; rive gauche, les marches amovibles au pied du musée d’Orsay vont être réinstallées après avoir été retirées le 12 novembre. De même, un tout nouvel équipement, une halle couverte, est en cours de montage sur cette promenade des voies sur berges : elle servira notamment pour le Téléthon la semaine prochaine. Quand le fleuve regonflera – sans doute à nouveau ces prochains jours –, ces équipements temporaires seront à nouveau démontés par la mairie de Paris (pour un coût de l’ordre de 50.000 euros à chaque fois). Lorsque le fleuve grossit puis rentre dans son lit, la référence à la « crue du siècle » (1910) surgit, et les Parisiens scrutent – à tort – le Zouave du pont de l’Alma : la célèbre statue a été déplacée et ne constitue plus un bon repère…

Cet automne, le spectre traditionnel de la crue centennale est étayé par deux études très sévères sur le manque de préparation de la région. Le Haut Comité français pour la défense civile (HCFDC) a tiré des conclusions suite à la gestion de crise de l’ouragan Sandy à New York, et décrit un « sous-dimensionnement inquiétant » du système de commandement en France. De son côté, l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques, doit rendre un rapport le 24 janvier sur « la gestion des risques d’inondation sur le bassin de la Seine en Île-de-France ». Un prérapport laisse déjà filtrer certains résultats : une crue majeure de la Seine du type de celle de 1910 affecterait 5 millions de citoyens (presque un Francilien sur deux) et coûterait plus de 40 milliards d’euros ainsi qu’un à deux points de croissance. Or, selon les responsables de l’étude, il n’existe pas aujourd’hui de vision stratégique d’ensemble pour prévenir et limiter la catastrophe : le millefeuille administratif – ministères de l’Intérieur, de l’Écologie, collectivités locales, communes et aussi établissement public des grands lacs de Seine, situé en amont – induit des périmètres de responsabilités qui se chevauchent et ne sont pas forcément efficaces. « Il y a tellement d’acteurs, et des moyens disparates que tout s’empile, les villes ont du mal à coopérer », résume la géographe Magali Reghezza, auteure de Paris coule-t-il? en 2012.

En banlieue, les transports et l’électricité seront perturbés

En cas de crue exceptionnelle, la préfecture de police déclenchera un dispositif Orsec et coordonnera les actions. Mais « en matière de prévention, c’est-à-dire bien avant la survenue d’une telle catastrophe, il n’y a pas de pilote, un dysfonctionnement souligné par l’OCDE », estime l’universitaire.

La RATP ou la mairie de Paris ont établi des plans, une batterie de mesures à mettre en place au fur et à mesure que le niveau de l’eau de la Seine monte. « Dans la capitale, il faut relativiser les conclusions de l’OCDE. Nous sommes plutôt bien préparés, car nous essayons sans cesse d’anticiper tous les dommages qui pourraient survenir. Nous avons des systèmes de protection amovibles, des rehausses de parapets, des batardeaux qui devraient protéger la voirie », explique Éric Defretin, chargé de la gestion de crise à la direction de la prévention et de la protection de la mairie de Paris. « Mais, même si Paris n’est pas inondé, il peut y avoir des perturbations dans les transports en banlieue et des problèmes de distribution du courant électrique qui pourraient générer des dysfonctionnements de la ville dans sa globalité. »

La petite couronne est en effet moins bien protégée. Les murets anticrue y sont plus bas qu’à Paris, de 1,30 m à 1,50 m selon les endroits, et ne sont pas toujours bien entretenus. Cette « iniquité », selon les termes du prérapport, a une explication historique : les investissements ont été faits en fonction des dégâts occasionnés en 1910, alors que la banlieue était peu urbanisée. Depuis, des zones inondables ont été construites : 1.500 ha sur ces vingt dernières années. Bien souvent, le risque d’inondation n’est pas du tout pris en compte. Le projet de renouvellement du quartier des Ardoines et de la gare de Vitry dans le Val-de-Marne est l’un des rares à intégrer la survenue éventuelle d’une crue majeure dès sa conception. « Nous travaillons sur des pistes d’aménagement où l’on se met à la place des pompiers et de l’armée qui devront intervenir en cas de crise », décrit Marien Billard, chargé d’opération sur les ZAC des Ardoines, et de la conception résiliente. « On envisage de surélever la voirie de quelques dizaines de centimètres à un mètre selon les endroits, et de construire les rez-de-chaussée sur cette voierie rehaussée. En cas d’inondation, l’on pourrait toujours circuler. »

Une « anesthésie de la prise de conscience »

Pour le Haut Comité français pour la défense civile, comme pour l’OCDE, l’information des politiques, des entreprises – notamment les PME – et des citoyens est peu développée (il n’y a pas de campagne « signifiante » selon le HCFDC). L’organisme économique parle, lui, d’une « anesthésie de la prise de conscience » des risques dus à l’absence de crue majeure depuis près de soixante ans. « C’est le rôle de l’État, explique Corinne Rufet, vice-présidente du conseil régional chargée de l’environnement, nous agissons dans nos domaines de compétences, sur la biodiversité, l’aménagement du territoire, sur la préservation des zones humides. Mais l’information des populations est une mission régalienne. » Pour l’enseignante à l’École normale supérieure Magali Reghezza, « les municipales seraient le bon moment pour parler de ce que les pouvoirs politiques peuvent faire, des sommes à engager et de la gouvernance à l’échelle du Grand Paris ».

Des lacs pour limiter les dégâts

La crue de 1910 reste l’inondation la plus grave qu’ait connue Paris au XXe siècle. Ce janvier-là, douze arrondissements parisiens sont envahis par les flots, et une trentaine de villes de banlieue se retrouvent sous les eaux de la Seine pendant plusieurs semaines.

Une crue aussi spectaculaire et catastrophique se reproduit en moyenne une fois tous les cent ans. Pour limiter l’impact d’un tel événement, quatre lacs réservoirs ont été creusés en amont de Paris, entre 1950 et 1990. Ils permettent d’abaisser de 50 à 70 cm le niveau du fleuve en crue. L’établissement public territorial de bassin (EPTB) Seine Grands Lacs porte un projet de cinquième lac, plus petit : un « casier » dans la plaine de la Bassée en Seine-et-Marne, qui permettrait de stocker 10 millions de mètres cubes supplémentaires, afin d’abaisser encore le niveau d’une crue de 20 à 60 cm. Coût : 100 millions d’euros.

Marie-Anne Kleiber – Le Journal du Dimanche – Samedi 30 novembre 2013

En cas de grande crue, 430 000 logements menacés en Ile-de-France

Seine crue 2010Quelque 430 000 logements d’Ile-de-France, soit près de 8 % de l’habitat, sont menacés en cas de grande crue semblable à celle qui frappa Paris en 1910, selon un rapport publié lundi 2 décembre, une semaine après un exercice de simulation d’inondation en aval de la capitale. Le coût direct d’une inondation majeure en Ile-de-France est estimé entre 17 et 20 milliards d’euros, dont au moins un tiers pour l’habitat.

Le Val-de-Marne et les Hauts-de-Seine, directement en amont et en aval de Paris, seraient particulièrement menacés par une crue centennale, selon l’Institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU). Si les « protections » développées par Paris peuvent « théoriquement protéger d’une inondation par débordement jusqu’au niveau de la crue de 1910, le reste de l’agglomération apparaît beaucoup plus vulnérable », souligne son étude.

Dans le Val-de-Marne, on estime à 123 000 les logements aujourd’hui en zone inondable et à près de 95 000 dans les Hauts-de-Seine. Dans la capitale, plus de 100 000 logements le sont encore, mais « on sait que Paris est protégé jusqu’à une cote de 1910. En théorie du moins », selon Ludovic Faytre, responsable de l’étude. Une crue majeure pourrait toucher 8 % des logements franciliens, soit près de 435 000 foyers et 850 000 personnes, selon ses estimations.

CINQ MILLIONS DE PERSONNES CONCERNÉES

En dépit d’une forte pression foncière, « on arrive aujourd’hui à limiter l’extension urbaine en zone inondable », souligne M. Faytre. Mais « on a peut-être un peu plus de mal à contenir le renouvellement urbain », avance-t-il pour expliquer pourquoi, depuis le début des années 1980, plus de 100 000 logements ont été construits en zone inondable en Ile-de-France, dont 85 % dans l’habitat collectif.

Cette étude, réalisée en comparant la cartographie des zones à risque avec les fichiers fonciers du ministère des finances, vient s’ajouter aux travaux plus larges réalisés pour l’établissement public territorial de bassin (EBTP) Seine Grands Lacs, responsable de la lutte contre les inondations. Selon ces études, l’Ile-de-France et ses 12 millions d’habitants sont insuffisamment préparés pour faire face à une crue historique.

Une inondation semblable à celle de janvier 1910, qui avait vu la Seine monter à 8,68 mètres, « impacterait directement et indirectement 5 millions de citoyens et de nombreuses entreprises », représentant un tiers de l’activité économique du pays, selon ces travaux de l’organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour l’EPTB.

Métro fermé, RER inondé, carburant rationné : quand la Seine débordera

SeineÇa ne sera pas pour cette fois-ci. La grande crue de la Seine ne se produira pas, sauf événement exceptionnel, en ce printemps 2013. Le fleuve, ce jeudi 9 mai, atteindra une cote de 3,40 mètres à Paris, soit un à deux mètres au-dessus de son étiage habituel. C’est suffisamment impressionnant pour garantir quelques gros titres, mais pas assez pour perturber la capitale. Certains tronçons des voies sur berges seront fermés à la circulation quelques heures, tout au plus quelques jours. On aura beaucoup joué à se faire peur.

Une dernière petite averse. Pour Magali Reghezza-Zitt, géographe et auteure de « Paris coule-t-il » (Fayard, 2012), ce n’est que partie remise. Pour elle, cela ne fait aucun doute (lire ici un article à propos de son livre). Seule la date est (évidemment) impossible à connaître. Un automne pluvieux dans le bassin de la Seine, des couches de neige accumulées qui fondent d’un seul coup, des pluies persistantes au printemps et… une dernière petite averse finiront par provoquer une crue centennale, comparable au fameux événement du début 1910, qui avait duré sept semaines (oui sept semaines, de la fin janvier à la mi-mars). La Seine atteindra les 6 ou les 7 mètres, voire 8,60 mètres (soit 34,60 mètres au-dessus du niveau de la mer) comme au début du siècle dernier. Cet hiver-là, car il y a de fortes chances que la crue se produise l’hiver, les infrastructures de la capitale seront durement touchées, et les transports en particulier. Rien à voir avec une fermeture temporaire des voies sur berges, un événement qui se produit environ deux fois par décennie.

Armée. « Une partie des voies d’accès à Paris, l’A4 ou l’A86, seront sous l’eau. Le carburant sera rationné et utilisé prioritairement pour les aéroports ou les groupes électrogènes alimentant les hôpitaux », explique la géographe, interviewée par téléphone mercredi 8 mai. Dans la capitale et sa proche banlieue, « il sera impossible de passer d’une rive à l’autre », poursuit-elle. Si les ponts ne seront pas inondés, les piles se trouveront sous l’eau. « Le passage, contrôlé par l’armée, sera donc interdit aux véhicules motorisés ». Il aura fallu, pendant la période de montée des eaux qui durera une dizaine de jours, « évacuer les parkings souterrains, causant sans doute de gros embouteillages, puis stocker les véhicules non loin de Paris, où ils seront surveillés », indique Mme Reghezza-Zitt.

Les stations de métro situées en zone inondée (un petit quart du territoire de la capitale) seront fermées lorsque la Seine atteindra 6,60 mètres. Le tunnel du RER C, qui longe le fleuve, sera volontairement mis en eau au même moment, afin de prévenir tout effondrement. Il faudra, en quelques jours, calfeutrer les bouches de métro. Au maximum de la catastrophe, « 41 stations seront fermées, et 140 kilomètres de ligne seront touchées, sur les 212 existants », signale l’auteure. Le matériel roulant aura été mis hors d’eau et les composants électroniques démontés. Des gares de Lyon et Saint-Lazare ne partira aucun train, et le RER A sera menacé, surtout en banlieue.

Eau noire. L’énergie constituera un bien précieux. Les coupures d’eau et d’électricité affecteront une part importante des Franciliens. Or, sans électricité, pas de métro, pas d’Internet, pas de téléphone portable, pas de digicode, pas d’Autolib’, pas de Vélib’. Il restera la marche à pied, de préférence sur des planches, « car l’eau, noire et contaminée, pourra cacher des trous laissés par les plaques d’égout qui auront sauté », prévient Mme Reghezza-Zitt. Et on se déplacera aussi à vélo ou à roller, en tous cas dans les zones maintenues au sec, « un peu comme lors des grèves de 1995 », précise la géographe.

Une future gare inondable. La crue parisienne ressemblera à celle qu’a connue New York au moment de l’ouragan Sandy, fin octobre 2012. Dans le sud de Manhattan, le métro ne fonctionnait pas, les magasins d’alimentation n’étaient pas approvisionnés, les habitants faisaient la queue pour recharger leurs appareils électroniques. En novembre dernier, un consultant, mandaté par les autorités françaises, a parcouru New York pour tirer les leçons de l’épisode Sandy. Il n’est toutefois pas certain, de ce côté-ci de l’Atlantique, que toutes les erreurs du passé soient prises en compte. Ainsi, le projet de Grand Paris Express (aussi appelé « Grand 8 » ou « supermétro ») prévoit une gare souterraine dans le quartier des Ardoines, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). Si son implantation est confirmée, la nouvelle gare sera située « à 300 mètres du fleuve, dans une nappe phréatique », regrette Mme Reghezza-Zitt.

Précisions, à toutes fins utiles : Mme Reghezza-Zitt ne fait pas dans la plaisanterie. Agrégée et docteur en géographie, a effectué une thèse de quatre ans sur la crue de la Seine. J’avais lu son livre l’an dernier. Je l’ai rappelée ce 8 mai pour qu’elle livre son point de vue sur le phénomène en cours.

Enfin, les conséquences les plus graves, ce n’est pas pendant la crue, mais après, comme l’éprouveront ces habitants de Buchères (Aube), touchés par la crue de ces derniers jours.

08 mai 2013, par Olivier Razemon, sur Le Monde Blogs